Et si on arrêtait de tricoter « pour elle » ou « pour lui » ?
Il y a un an, on a pris une décision qui a semé le doute autour de nous : tricoter un pull en commun. Pas un pull « pour toi » ou « pour moi » — un pull qui circulerait entre nous deux, chacune à son tour, comme une bonne vieille veste qu'on se prête entre copines. Un an plus tard, ce sont trois ouvrages qui vivent leur vie chez nous, et une conviction bien ancrée : le tricot n'a pas à avoir de genre.
Les rayons « homme / femme », ça nous agace
Ouvrez n'importe quel magazine de tricot et vous verrez la même partition : d'un côté des modèles ajustés, en rose poudré ou en dentelle, « pour elle » ; de l'autre, des pull-overs en grosses côtes gris anthracite, « pour lui ». Comme si nos épaules, nos envies et nos garde-robes se résumaient à ça.
La réalité, c'est que la maille est probablement l'art textile le plus démocratique qui soit. Historiquement, elle a été portée par les pêcheurs des côtes bretonnes, les militaires, les enfants, les grands-mères et les créateurs de la rue du Turenne. Un point fantaisie n'appartient à personne. Une couleur non plus. Alors pourquoi nos patrons continueraient-ils à faire des cases ?
Ce que ça change, concrètement
Tricoter « sans étiquette », ce n'est pas tricoter des sacs. C'est simplement choisir des modèles dont la coupe vient de la morphologie, pas du genre :
- L'aisance avant tout : on décide d'entrée si le pull sera près du corps ou oversize, indépendamment de qui le portera.
- L'emmanchure et l'épaule : les vrais points d'adaptation. Un raglan à diminutions régulières flatte à peu près toutes les carrures.
- La longueur du buste : se règle en essayant en cours de route — la magie du fait main, on peut défaire et ajuster.
- L'encolure : un col rond ou carré, ni trop échancré ni trop serré, et tout le monde s'y retrouve.
En pratique : on prend les mensonges zéro des patrons « femme » (souvent trop cintrés) et les longueurs de manche des patrons « homme » (souvent trop courtes pour de grands bras), et on construit notre propre équation. Le tricot est le seul vêtement qui se coud sur mesure pour UNE personne. Autant en profiter.
Trois pulls, deux sœurs de tricot, zéro propriétaire
Notre première création partagée, c'était un pull en laine d'Arles, couleur miel, point mousse intégral. Claire l'a tricoté, Margot l'a porté tout l'hiver aux marchés de Noël. Puis il est revenu, un peu assoupli, un peu plus beau — la laine vieillit comme un bon jean.
Le deuxième, un cardigan à côtes anglaise en alpaga gris, a été pensé d'emblée « pour aucune de nous » : coupe droite, poches plaquées, boutons en bois de noyer trouvés sur un vide-greniers à Annecy. Il passe de canapé en canapé selon les frimas.
Le troisième, notre plus récent : un pull rayé marine et crème, largement inspiré des marinières de Saint-Malo, mais en version oversize qui mange nos deux carrures. Sur Instagram, on nous a demandé trois fois « mais c'est un modèle homme ou femme ? ». Réponse : c'est un modèle à nous.
Alors, on s'y met ?
Si vous aussi vous avez déjà renoncé à un patron parce qu'il était « dans le mauvais rayon », on vous invite à tenter l'expérience. Prenez un modèle qui vous plaît visuellement, vérifiez seulement le tour de poitrine et la longueur d'emmanchure, et adaptez le reste. Le pire qui puisse arriver ? Un pull un peu trop grand — et franchement, est-ce qu'il existe un plus beau confort ?
La maille appartient à celles et ceux qui la tricotent. Le reste n'est que marketing.